Petites réalités autour de l’avortement

Par Mialy S’en Fout. L’avortement thérapeutique est la décision médicale d’interrompre volontairement une grossesse, quand le fœtus et/ou le déroulement de la grossesse montrent de graves malformations qui mettent la vie de la mère en danger. Ces dispositions ont été supprimées par le Sénat dans la loi malgache sur le planning familial, dans un excès de zèle trop bien-pensante. Ce qui me met dans l’obligation – et Dieu sait que ce retour en terres moyenâgeuses m’est écœurant, en particulier parce que ceci est le reflet de l’absurdité et non d’un manque de moyens ou de professionnel médical – de reprendre des explications que je pensais être assimilées. Et assimilées par le Sénat, en particulier, car c’est bien le 27 septembre, au cours d’un débat autour de l’avortement initié par le Conseil national des femmes de Madagascar à l’Université d’Ankatso que le sénateur (et ancien premier ministre) Dr Kolo Roger a expliqué ceci, qui me semble bien éclairé :

« S’il existait  quelque part une solution, un recours autre que l’interruption volontaire de la grossesse, soyez certains que je choisirais ce recours. Mais nous nous devons d’être réalistes (…)«

J’en fais donc appel au réalisme des parlementaires, comme l’avait fait avant moi le sénateur Kolo Roger. Je ne parle pas d’un concept vaguement philosophique sur lequel l’on pourrait débattre pendant des heures. Non. Simplement de la bonne vieille expression « avoir les deux pieds sur terre », comme il se doit à des personnes sensées légiférer sur la vie des Hommes, et donc des femmes.

Hommage à Mme Simone Veil à l’université d’Antananarivo. L’assistance écoute un extrait du célèbre discours de Simone Veil devant le Parlement français

Qu’est-ce qu’un avortement thérapeutique?

Pieds sur terre 1. L’avortement thérapeutique, vous disais-je bien calmement, est pratiquée quand la grossesse est jugée dangereuse pour la vie de la mère  et/ou que le fœtus est atteint d’anomalies qui affectent ses principaux organes et l’empêcheront de survivre. Il est à différencier de l’avortement tout court, qui est le choix d’une femme de ne pas poursuivre sa grossesse et ce, indépendamment de la situation médicale (un choix toujours puni par la loi malgache). L’avortement thérapeutique intervient lorsque le personnel médical, constate qu’il est impossible de poursuivre la grossesse sans mettre en péril l’intégrité physique de la mère et du fœtus, voire leur propre vie. Nous parlons d’une urgence médicale avérée.

Pieds sur terre 2. Pourquoi avoir un avortement thérapeutique ? Question que je pose avec pondération, toujours. J’imagine qu’une mère de famille a des responsabilités autres qu’être l’utérus d’un humain en devenir. Peut-être a-t-elle aussi d’autres enfants à prendre soin et pour lesquels elle se doit, sinon d’être en vie, au moins avoir l’usage de son corps pour les éduquer et travailler. Peut-être aussi, allez savoir, qu’elle souhaite poursuivre une existence qui ne soit pas un fardeau ni pour elle-même, ni pour sa famille, ni pour la société. Peut-être veut-t-elle abréger sa douloureuse grossesse pour laquelle les médecins n’ont que de tristes pronostics? Peut-être, dans l’apogée de son égoïsme, peut-être tout bêtement fait-elle le choix de vivre? Mais mon sarcasme l’emporte sur le calme.

L’avortement et la « culture »

Pieds à terre 3. L’affirmation, que j’espère plus naïve que prétentieuse du sénateur Olivier Rakotovazaha, m’étonne à plus d’un titre. Il rapporte que :

« L’avortement n’est pas conforme à la culture malgache »

D’abord, c’est insinuer qu’il existe sur terre une culture où l’avortement serait « conforme ». Malgré le fait qu’il est pratiqué depuis la nuit des temps, qu’il est légalisé dans plusieurs pays et que la révolution technologique permette de les réaliser plus simplement et plus rapidement : l’avortement n’est et ne sera jamais un acte banal ou facile et le considérer comme tel est ridicule. Il n’existe pas de « vérité » sociale, culturelle ou même mystique pour laquelle l’acte d’avorter est aisé –  à moins d’appartenir à une secte déviante. Toutes celles qui l’on fait, que ce soit un choix forcé ou consenti, vous le diront : l’avortement demeure une blessure, psychologique et physique. Ensuite, cette affirmation semble dire que dans la société malgache, l’avortement n’aurait jamais existé et le pratiquer serait aller au-delà de la sagesse malgache. Mais comme dans tout pays au monde, l’avortement a toujours existé à Madagascar. Que ce soit sous la royauté, sous l’administration coloniale, sous la république et quelles que soient les couches sociales : les femmes malgaches ont connu et connaissent l’avortement et ce, pour les mêmes raisons et faits qui ont poussé d’autres femmes à avorter dans l’histoire du genre humain. Il me semble bien candide de penser que nos grands-mères aient porté une dizaine d’enfants parce que la « sagesse malgache » les habitait : c’est juste le résultat d’une absence totale de planning familial, de moyens de contraception adaptés et à de nombreuses circonstances, à cause d’un mari et d’une société qui ne voulaient rien savoir. Là où la culture semble jouer, ce n’est pas tant contre l’avortement – puisqu’il était toujours pratiqué -, mais contre l’idée d’une femme infertile, insoumise au désir de son mari. Donc, oui, 15 mioches au nom de la bienpensance.

Moins d’avortements clandestins

Pieds sur terre 4. La dépénalisation de l’avortement, et je le dis avec regret, ne va ni faire baisser les cas d’avortements, ni les arrêter. Le phénomène qui peut se produire est que les femmes qui avaient recours à l’avortement clandestin auront désormais accès à une interruption de grossesse volontaire encadrée par un personnel médical qualifié : ces cas seront comptabilisés et augmenteront les nombres statistiques des cas officiels et comptabilisés par les centres hospitaliers. Dans les pays où l’IVG est légalisée, le nombre de cas d’avortements s’est stabilisé avant de baisser, pour de nombreuses raisons : les femmes et les couples sont mieux renseignés sur leur sexualité, le planning familial et la contraception sont mieux compris , accessibles et maîtrisés. Paradoxalement, l’idée de la dépénalisation de l’avortement a pour finalité de réduire à zéro le nombre d’avortement (c’est l’idéal),  faire en sorte qu’il reste une exception et que chaque femme et chaque couple ne vive que des grossesses désirées et donc, sereines.

Pieds sur terre 5. Par ailleurs, dès lors que l’avortement reste une infraction et un délit, tous les avortements se feront toujours clandestinement, parfois perpétrés par des gens qui n’appartiennent pas au corps médical et qui exploitent la situation des femmes en détresse pour alimenter un business sordide et ce dans des conditions hygiéniques et sanitaires dangereuses, voire mortelles. La dépénalisation de l’avortement permettra de pratiquer celui-ci dans un milieu adapté et par un personnel formé.

Les contraceptions doivent être accessibles à tous

Avortement n’est pas contraception!

Pieds sur terre 6. La légalisation de l’avortement peut-elle conduire à la « vulgarisation » de l’acte en soi?  C’est souvent l’argument-massue :  si c’est légal, alors c’est peanuts.  Le sénateur Ralaivazaha illustre l’inquiétude, non sans m’arracher un sourire énervé (je ne m’en prends pas au sénateur personnellement mais ses propos rapportés dans la presse me sidèrent..):

« Si l’avortement est autorisé, les jeunes en profiteront »

Il est impossible, inenvisageable et insensé de penser que la dépénalisation de l’avortement ne sera pas accompagnée d’une forte campagne pour l’accès à la contraception et à l’éducation sexuelle. Parce que l’avortement n’est pas une contraception mais un acte médical qui interrompt une grossesse.

Les mœurs, la pauvreté, la pression au sein des couples, la société hypersexualisée, l’absence d’éducation sexuelle etc. ramènent souvent les jeunes à adopter ou tolérer, consciemment ou non, une sexualité non-maîtrisée. Ce qui finit toujours par des grossesses non-désirées et dans bien des cas, un avortement clandestin. Si le souhait est que les jeunes ne « profitent » pas de l’avortement, la solution est de faire de l’avortement un choix rendu impossible non par la loi mais par une sexualité maîtrisée – Ce qui suppose, entres autres, d’utiliser une contraception efficace à 100%, encore faut-il que cela existe. Les plus téméraires prônent l’abstinence mais comme j’ai dit plus haut : gardons les pieds sur terre, soyons réalistes.

Parlementaires, si, comme nous, vous souhaitez moins d’avortement, exigez un programme gouvernemental (avec le budget qui convient) qui fasse de l’accès au planning familial et à la contraception une priorité absolue et de l’éducation sexuelle, un élément de base dans l’éducation elle-même.  On ne peut pas continuer à ignorer pudiquement (et quelle fausse pudeur hein) la question de la sexualité dans les collèges alors que les collégiens eux-mêmes deviennent sexuellement actifs à notre insu (ou pas).

Enfin, quelques chiffres sur l’avortement à Madagascar :

  • Selon les estimations du ministère de la santé, 75 000 avortements sont pratiqués à Madagascar chaque année.
  • Dans le seul hôpital universitaire de gynécologie obstétrique de Befelatanana, 350 cas ont été recensés en 2009, dont quinze se sont soldés par le décès de la femme.
  • Si on applique le taux de mortalité par avortement pour l’Afrique de l’Est qui est de 770 décès pour 100 000 interruptions de grossesse, on estime que plus de 500 femmes malgaches décèdent chaque année des complications d’un avortement clandestin.
  • Ces avortements provoqués sont responsables de  13% des causes de mortalité maternelle malgache.

Je rajoute ces phrases de l’ancien premier ministre Omer Beriziky lors de l’hommage à Simone Veil organisé à l’université d’Antananarivo :

« J’ajoute ma voix à l’hommage rendu à Simone Veil qui fut une femme d’exception. Nous avons besoin d’avoir cette force de dire non, de dénoncer une situation qui est maintenant dépassée. »

Retrouvez ce billet chez Mialy S’En Fout.

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