Gouvernance environnementale à Madagascar : quel bilan après 55 années d’indépendance?

Par Vahinala Raharinirina. En cette veille du cinquante cinquième anniversaire de l’Indépendance de notre Pays, il est plus que normal de dresser le Bilan de la gouvernance environnementale à Madagascar. La question environnementale [2], devenue l’apanage des BINGOs [3] et des militants écologistes, est pourtant fondamentale à la fois en termes d’enjeux économiques et géopolitiques, mais aussi parce qu’elle est garante de la stabilité politique du pays.

Commençons d’abord par l‘historique. La gouvernance environnementale a été particulièrement exclusive et répressive du temps de l’administration coloniale. La période postcoloniale a été relativement identique, c’est-à-dire avec une approche basée sur l’exclusion et la centralisation de la gestion des ressources par l’Etat. Il a fallu attendre le début des années 90 pour voir l’Etat malgache décentraliser enfin la gestion des ressources naturelles et engager une approche « bottom-up » qui intègre les populations locales et leur confère le pouvoir de gérer les ressources naturelles longtemps accaparées par l’administration ; une initiative impulsée par les bailleurs de fonds et les BINGOs.

On assiste alors à la mise en place d’une politique environnementale totalement novatrice et à l’élaboration de nouveaux programmes de gouvernance locale tels que les GELOSE – GCF… C’est l’époque des transferts de gestion vers les COBA [4]. Mais très vite, l’Etat sous pression des acteurs de la conservation et des bailleurs de la politique environnementale est contraint d’avouer, à tort ou à raison, l’échec de cette décentralisation des ressources, en évoquant surtout l’incapacité des communautés à mener une gouvernance efficace. Fin des années 90, on assiste alors à l’avènement de ce qu’on peut appeler une gouvernance environnementale « néolibérale ».

Si on devait schématiser cette nouvelle forme de gouvernance, elle serait basée sur quatre piliers, à savoir une économie fondée sur l’extraction et la valorisation marchande des ressources naturelles en parallèle avec la conservation de la biodiversité (Vision Durban) – le retour d’une approche « top down », avec un Etat contraint à la fois par les feuilles de routes internationales et par les intérêts des grandes puissances – le développement d’une nouvelle génération de projets (contrats de bioprospection, vente/location de terres agricoles, grands projets miniers, projets REDD+, paiement pour services environnementaux (PSE), etc.) – un discours basé sur la compétitivité, la rentabilité et la rationalité. Cette gouvernance néolibérale est par ailleurs caractérisée par la présence accrue des BINGOs et des firmes étrangères (multinationales ou autres) sur le territoire malgache. Deux acteurs qui sont d’ailleurs de plus en plus rapprochés allant parfois jusqu’à défendre le même discours biocentrique et l’idée de Madagascar « hot spot » en biodiversité en danger qu’il faut à tout prix sauver.

On s’aperçoit que la notion de dépendance des communautés locales aux ressources naturelles ou encore l’idée d’un rapport particulier qu’entretient le Malagasy avec la Nature, a complètement disparu des discours et des débats devenus purement utilitaristes. Ce qui provoque une certaine forme de dualité permanente entre usages traditionnels des ressources naturelles et « grands projets ». On constate même qu’une incompréhension mutuelle, s’est petit à petit installée entre l’Etat et les populations locales, aboutissant à une véritable défiance. Les conséquences sont connues de tous et s’avèrent relativement dramatiques.

D’abord, la perte de biodiversité sur l’Île continue malgré des sommes colossales injectées par les bailleurs de la conservation et les BINGOs ; une destruction parfois volontaire en signe de protestation provoquant différents dégâts pour les écosystèmes, mais aussi pour les communautés elles-mêmes. La série de nouvelle génération de projets cités plus haut n’a pas permis de contenir l’érosion de la biodiversité et semblent être inefficaces, en plus de manquer crucialement d’acceptabilité sociale. Les trafics de biomasse tels que les bois précieux, le corail noir, les tortues, les caméléons et autres, n’ont cessé d’augmenter notamment ces 5 dernières années.

Ensuite, on observe une paupérisation et une grande vulnérabilité de certaines communautés rurales. La politique environnementale malgache est très fortement critiquée [5]. Il n’y a plus de confiance des populations envers l’Etat. Cela va d’ailleurs se matérialiser par l’intensification des mouvements de contestation et la prolifération des conflits environnementaux sur l’ensemble du territoire. Enfin, face à un Etat qui devient de plus en plus unilatéral [6] en matière de prise de décision, il y a une vraie demande sociale [7] pour un processus plus inclusif et participatif.

Cette gouvernance environnementale « néolibérale » plébiscitée à Madagascar n’est cependant pas que négative, du moins pour certains acteurs de la société malgache. Pour l’Etat malgache, plongé dans un contexte de faillite publique quasi-permanente depuis plusieurs années, tout projet qui est censé avoir un impact positif sur le développement économique et territorial de l’Île est pertinent et doit être renforcé. D’autant plus que l’Etat malgache se défend d’avoir toujours eu recours à des études d’impacts environnementaux (EIE) indépendantes et à l’avis d’experts confirmés.

Les autres protagonistes de cette « nouvelle génération » de projets et de mécanismes avancent des justifications libérales prônant la nécessité des investissements privés et tiennent souvent des discours « culpabilisateurs » notamment par rapport à l’incapacité des anciens modes de gouvernance à contenir la perte de biodiversité et à sortir les populations surtout rurales de cette situation de grande vulnérabilité.

Face à ce dilemme, une réflexion sur la pertinence de cette gouvernance néolibérale à l’heure où Madagascar se trouve dans une situation de vulnérabilité politique et institutionnelle est engagée dans le milieu académique depuis environ dix ans, mais sans que la passerelle vers la société civile, les partis politiques et les pouvoirs publics n’ait été construite. Nous considérons que le moment est venu de lancer un vrai débat de société sur le devenir de l’environnement à Madagascar dans cette quête d’un développement économique qui nous aveugle parfois !

Le principal défi pour les années à venir, puisqu’il faut bien parler de perspectives, est à notre avis, de sortir progressivement de notre dépendance totale aux BINGOs en matière de financement de la conservation, de lancer des projets socialement acceptés et qui enthousiasment toute notre société, de savoir prendre en compte les intérêts de tous les acteurs y compris les plus faibles (populations rurales), et de faire en sorte que les projets lancés soient économiquement – socialement et écologiquement viables. Pour que ce défi soit possible, un vrai retour aux valeurs malgaches est fondamental. Nous pensons notamment aux 4 notions « Mifampiera – Mifampitsinjo – Mifampifehy – Mifampizara ».

[1] Docteur en Economie de l’environnement et des ressources naturelles. Chercheur au centre de recherche REEDS, Université de Versailles Saint Quentin-en-Yvelines (UVSQ). Contact : Vahinala.Raharinirina-Douguet@reeds.uvsq.fr
[2] La question environnementale ne doit pas être réduite à celle des écosystèmes. La gouvernance environnementale inclut à la fois la gestion des ressources naturelles, renouvelables et non renouvelables ; la redistribution des bénéfices et des coûts économiques et écologiques impactés par leur exploitation, ainsi que la place de l’Homme et donc par extension des communautés locales dans les politiques de conservation de la biodiversité.
[3] BINGOs [Big International NGOs] = Grandes ONG environnementales.
[4] COBA = Communautés de Base
[5] Les critiques n’émanent pas seulement de la communauté scientifique, mais aussi de la société civile et des communautés locales.
[6] Il arrive néanmoins que l’Etat prenne des décisions de manière bilatérale avec les BINGOs ou avec les principaux bailleurs de fonds de la politique environnementale, témoignant de ce que le chercheur Marc Hufty (1995) appelle « néocolonialisme vert ».
[7] Le besoin de participer, de s’exprimer et d’être impliqué dans les différentes phases de consultation préalables aux projets n’est en aucun cas un « dogme » qui émane des chercheurs en sciences sociales, comme il est souvent dit à Madagascar. C’est une revendication et une exigence qu’il va falloir prendre en compte et systématiser pour les années à venir.

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