Wake Up Madagascar : un laboratoire du comportement du Malagasy

Par Nampoina Ranarivelo.

Un groupe de jeunes Malagasy ayant des convictions communes ont eu l’idée de lancer la page facebook « Wake Up Madagascar » voilà deux ans déjà. La page est suivie aujourd’hui par quelques 10.000 personnes. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une page pour réveiller le sens citoyen qui sommeille en nous, une page pour inciter, une page pour éduquer à devenir de vrai citoyen, à devenir celui ou celle qui prend pleinement part à la vie de la nation, en s’exprimant, en réagissant et en agissant face à ce qui se passe.

NOT_2801

 

Ces jeunes ont la conviction que le problème de notre pays donc la solution de notre pays est d’abord le citoyen lui-même.

 

Leur démarche consiste à proposer des actions intermédiaires entre les mouvements de rue destructeurs et le silence de résignation, tout en exploitant toutes leurs imaginations pour permettre aux citoyens de s’exprimer. Il s’inspire des différentes formes d’expressions utilisées dans le monde entier.

 

« Wake Up Madagascar » a déjà effectué plusieurs actions, certaines ont nécessité un peu plus de courage que d’autres. J’en choisis une qui va nous servir de matière de réflexion, celle-ci parce qu’elle était très simple, elle ne nécessitait pas de déplacement, elle ne présentait pas de risque contre l’intégrité physique, elle permettait une expression libre : « l’album citoyen ». Il s’agit de l’une de leurs premières actions qui est une forme d’expression assez répandue ailleurs, dans d’autres pays ou utilisée par d’autres groupements internationaux, mais qui n’est pas encore beaucoup utilisé à Madagascar. « L’album citoyen » est tout simplement un album photos de citoyens malagasy du monde entier qui s’exprimaient librement sur la situation de l’époque, en pleine transition, à travers des pancartes « fait maison ».

 

J’ai pris le temps de lire sur cette page les commentaires, les réactions des uns et des autres aussi bien sous les photos que sur le mur et surtout de lire les commentaires par rapport à cette action. Ces commentaires traduisent le fonctionnement du malagasy. Cette lecture permet de faire une analyse quasi-scientifique du comportement du malagasy face à ce genre d’action, lequel comportement peut être rapporté sur la vie de la nation de manière générale, ce qui permet également d’expliquer en partie pourquoi le pays est dans cette situation.

 

Hormis ceux qui se sont lancés sans hésitation dans l’album citoyen, on peut catégoriser plusieurs réactions :

 

  1. Tout d’abord, à l’extrême, celui qui insulte et injurie soit l’initiative elle-même soit les initiateurs. Celle-ci est une réaction marginale et violente issue souvent d’un problème personnel : un problème d’égo, un problème de jalousie, peut-être une envie d’être à la place de ceux qui ont eu ces idées. La deuxième cause pourrait être le fait d’avoir un intérêt à protéger, un intérêt politique ou économique, qui entraîne des réactions extrêmes. La personne se sent viser indirectement ou directement même si le sujet ne fait pas référence à lui directement. Le taux de susceptibilité est à son maximum. Ce genre d’individu réagit presque systématiquement avec beaucoup d’agressivité sur tout type d’action citoyenne de ce genre.
  2. Ensuite, il y a celui qui réagit à travers des « like » dans les commentaires « négatifs ». Il adhère à l’idée de ne rien faire et il le manifeste son idée de façon timide avec l’action la plus minimale.
  3. Ensuite, il y a celui qui pense que c’est complètement farfelue comme idée, c’est une perte de temps, voire une mauvaise idée. Celui-ci ne croit qu’au cours normal des choses c’est-à-dire qu’il croit que la situation est normale et donc il n’est pas question de faire des actions qu’il considère comme anormales. C’est la personne qui va adhérer sans se poser de questions à une élection peu importe les conditions. Il s’agit d’un mélange d’incrédulité et de naïveté, voire de l’auto-mensonge.
  4. Ensuite, il y a celui qui est dans le pessimisme total, un pessimisme qui entraîne l’envie de ne rien faire. A toute explication, à toute persuasion, il va dire que cela ne marchera pas, cela ne servira à rien. C’est le symptôme le plus grave de l’ « in-citoyenneté ».
  5. Ensuite, il y a le « supporteur devant la télé » c’est-à-dire celui qui dit soutenir et qui se limite aux actions les plus minimales : un « like », un « bravo », un « merci ». Il va dire qu’il soutient cette action, il va remercier les initiateurs pour cette initiative mais ce n’est pas pour autant qu’il va y participer, il ne donnera pas d’explication sur cette inaction. En faisant l’action la plus minimale, sa conscience est déjà tranquille. Celui-ci participera éventuellement lorsque l’action prendra de l’ampleur mais pas avant. Cette catégorie est parmi la plus importante en nombre. Celui-ci ne sera pas moteur mais remorque.
  6. Ensuite, il y a celui qui croit avoir la foi. Celui qui ne fera rien sauf prier. Celui-ci est convaincu que le créateur mène le pays vers la destination qu’il a choisi sans que l’être humain ait à faire quelque chose, l’être humain n’a pas à faire un choix. Nous sommes des acteurs d’un film où le scénario est déjà écrit entièrement. Pourtant, souvent, ce type de foi dissimule un dépassement. La foi devient refuge lorsque la situation dépasse ce qu’il peut raisonner. Celui-ci, au moment d’un vote, c’est-à-dire d’un choix, participera quand même. Celui-ci est également convaincu que ceux qui font quelques choses n’ont pas la foi.
  7. Ensuite, il y a celui qui a peur. Il va dire qu’il a un travail sensible et qu’il ne peut pas participer à ce genre d’initiative durant laquelle son visage sera montré. Et malgré le fait que les initiateurs lui expliquent qu’il ne s’agit pas d’attaquer telles ou telles personnes et que le message est tout à fait libre, celui-ci n’osera pas et imaginera des scènes de complot, d’espionnage et de répréhension. Et en même temps, celui-ci va se dire qu’il y a d’autres personnes qui pourront le faire à sa place.
  8. Ensuite, il y a celui qui attend « de l’action ». Il va demander quelle est la suite de l’action, quand est-ce qu’on va descendre dans la rue. Il y a une envie de sauter des étapes, une envie de vivre un miracle. Il fait paraître une envie d’actions chaudes mais ce n’est pas pour autant qu’il y sera si une action chaude comme il le souhaite est déclenchée. Il n’a pas tiré les leçons du passé et n’est pas conscient que c’est une éducation de fond qu’il faudra entamer et cela doit commencer par ce genre de petites initiatives. Celui-ci est souvent le moteur de la mise en place au pouvoir et le plus irréfléchi possible de l’individu leader des mouvements politiques, peu importe qui il est.
  9. Ensuite, il y a celui qui est indifférent parce qu’il se dit que son business personnel doit marcher ou son travail doit l’occuper, le reste n’est pas son affaire. Il avance un problème de temps, de préoccupations autres. Celui-ci déconnecte entièrement dans son raisonnement le lien entre son travail et la situation du pays.

 

Et enfin, il y en a beaucoup qui cumule la plupart de ces catégories.

J’ai donc pu classer neuf catégories de ceux qui n’ont pas participé à cette belle action, il y en a peut-être d’autres. En tout cas, ces neuf catégories sont transposables dans différentes situations dans lesquelles le rapport de l’individu à la nation se joue : nos comportements face à une élection, nos comportements face à la corruption, nos comportements face aux agissements divers de nos politiques, etc.

Tous ceux qui ont été sensibilisés et n’ont pas pris part à cette initiative font sûrement partie d’au moins l’une de ces catégories. Il ne s’agit pas de nous attaquer ni de nous condamner mais il s’agit d’attirer notre attention sur les raisons qui nous mènent à vivre notre vie séparément de notre vie nationale, il s’agit surtout d’entraîner une prise de conscience profonde sur notre responsabilité individuelle dans cette terrible situation. Beaucoup d’entre nous vivent leur vie comme si leur vie et celle de Madagascar ne sont pas liées.

Et lorsque nous nous retrouvons en famille et entre amis, nous nous plaignons de la situation du pays, nous sommes tous donc conscients que le pays touche le fond et que les choses ne vont pas très bien. Mais nous ne voulons rien faire.

Alors, réveillons-nous !! Wake Up Madagascar !!

 

mail

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *